Depuis les années 1950, des pratiques d’ensemencement des nuages, consistant à diffuser des produits chimiques dans ces nuages pour en contrôler les précipitations, sont menées de manière routinière en France. Ce sont principalement les agriculteur.rice.s qui, lourdement affecté.e.s par les chutes de grêle, se tournent vers des solutions de protection chimique de leurs cultures, proposées par deux organisations : l’Association nationale d’études et de lutte contre les fléaux atmosphériques (Anelfa), basée à Toulouse, et l’entreprise Selerys, basée à Marseille. Ces deux acteurs, aux discours normatifs et modèles économiques tout à fait distincts, promeuvent des modes de modification de la météo tout aussi différents : l’Anelfa défend une lutte anti-grêle solidaire et non lucrative, organisée autour de réseaux d’agriculteur.rice.s bénévoles, dont les activités de modification de la météo sont guidées par les recherches en physique atmosphérique des responsables de l’Anelfa. Chez Selerys, il s’agit de commercialiser des prestations de gestion des risques météorologiques, vendues comme des solutions de modification de la météo autonomes et innovantes. Chez Selerys, la rentabilité économique prime sur la légitimité scientifique. L’innovation, l’autonomie et la satisfaction des client.e.s sont privilégiées, plutôt que la recherche scientifique initiale qui est la principale source de légitimité de l’Anelfa.

Les deux organisations étudiées ont cependant pour point commun de promouvoir « l’avènement de futurs technicisés, présentés à la fois comme inévitables et fondamentalement désirables » [Compagnon et Saint-Martin, 2019, p. 7]. Il s’agit, plus précisément, de promouvoir un futur caractérisé par le contrôle humain des conditions météorologiques, principalement à des fins économiques — limiter les dégâts des aléas météorologiques sur les activités humaines. Ce futur est formulé discursivement, par le biais d’une diversité de productions textuelles — à l’instar de rapports institutionnels, de brochures, de textes de sites web —, mais également visuellement — par l’ensemble des productions iconographiques et audiovisuelles des acteur.ice.s — photographies, schémas techniques, cartes, icônes… —, et enfin, il s’incarne matériellement dans le développement technique de l’ensemencement des nuages, par l’ensemble des outils qui appuient ce développement. Dans un cas, cette aspiration au contrôle des phénomènes météorologiques s’incarne dans un réseau de lutte anti-grêle collectif et solidaire, constitué par une multiplicité de générateurs anti-grêle qui ne présentent aucune efficacité s’ils sont activés seuls. Dans l’autre cas, la promesse technoscientifique d’une gestion individuelle des phénomènes météorologiques est contenue dans la puissance d’un ballon unique, qui ne traiterait que le nuage surplombant le territoire de l’utilisateur.rice, ce de manière instantanée.

Cette thèse propose une analyse comparative des stratégies de légitimation et des promesses formulées par ces deux organisations, par le biais d’une analyse de leurs pratiques, de leurs outils, ainsi que de leurs productions textuelles, visuelles et audiovisuelles. Elle propose également une analyse de la réception de ces pratiques, de ces outils et de ces productions, centrée sur le corpus plus précis des productions de presse écrite et des productions et performances artistiques traitant de l’ensemencement des nuages. Ce travail a notamment été l’occasion de constater un clivage entre le traitement des pratiques de modification de la météo par la presse de proximité (qu’il s’agisse de la proximité géographique des journaux locaux ou de la proximité professionnelle des revues agricoles) — presse de proximité qui les présente comme des pratiques nécessaires et indispensables à la stabilité économique du monde agricole — et leur traitement par la presse nationale, qui les dépeint comme les manifestations d’une hubris technologique inquiétante.

Référence

Compagnon Daniel et Saint-Martin Arnaud, 2019. « La technique : promesse, mirage et fatalité », Socio, 12, 2019, 7-25.

Laboratoire d’accueil

Laboratoire de recherche en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Paris 8, le Centre d’études sur les médias, les technologies et l’internationalisation (CÉMTI) réunit plus de 40 chercheurs et enseignants-chercheurs autour de thèmes liés à la culture, aux médias, et la communication. Il est codirigé par Maxime Cervulle et Alexandra Saemmer. Le CÉMTI s’inscrit dans l’approche interdisciplinaire des SIC qui ont, dès leur origine, adopté un positionnement faisant converger les apports des sciences sociales, littéraires, du langage, de l’éducation, politiques et économiques permettant d’induire des questionnements transversaux. Le CÉMTI réunit ses chercheurs autour de la volonté d’articuler l’étude communicationnelle des médias à la prise en compte des lignes de force sociales, économiques, culturelles, en tenant compte de la spécificité des espaces, des dispositifs, des acteurs médiatiques et des politiques publiques qui les concernent.

Plus d’informations : https://cemti.univ-paris8.fr/.

Soutenance de la thèse

La thèse intitulée « ‘‘Lutte anti-grêle’’ vs. ‘‘gestion des risques météorologiques’’ : pratiques, promesses et médiatisation de l’ensemencement des nuages en France » a été soutenue le 12 décembre 2023 à l’Université Paris 8.

Le jury était composé de : Benoît Lelong, professeur des universités, Université de Paris 8 (directeur de thèse) ; Emanuel Bertrand, maître de conférences HDR, EHESS Paris ; Alexandra Saemmer, professeure des universités, Université de Paris 8 ; Elsa Poupardin, maîtresse de conférences, Université Paris Cité ; Daniel Raichvarg, professeur des universités, Université de Bourgogne.

Et après la thèse ?

À l’issue de cette thèse, Marine de Guglielmo Weber a conservé son poste d’enseignante-chercheuse au sein du programme Climat, Énergie, Sécurité de l’IRIS, et elle assure la direction scientifique de l’Observatoire Défense & Climat, principal outil du ministère des Armées en matière d’anticipation et de connaissance des enjeux stratégiques et sécuritaires liés aux changements climatiques.

 

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